a-nous-dieu-toccoli
Conférences
frise haut
LA PATERNITÉ DANS LES BOUDDHISMES
Conférence de Carême, Cannes, Le Prado, Vendredi 12 mars 1999

 

 

vide 

Introduction

Brahmanisme et Hindouisme

,- humus commun où la pratique et les idées du Bouddha trouvèrent leurs racines,- n'ont pas développé d'idée de paternité particulière, tout comme la plupart des grandes religions qui ont vu le jour entre Gange, Indus, Mésopotamie et Nil. Cosmogonies, théogonies et anthropogonies, certes : monde matériel, monde des dieux et monde des hommes, où nous sont décrites toutes sortes de créations, transformations et intrications. Avec en plus, toues sortes de démêlés entre les dieux. Engendrements, générations, perpétuations : certes ! Mais une idée de PATERNITÉ en tant que telle, avec relations paternelle et filiale, faite d'amour et de tendresse, de révoltes et de réconciliations... rien de tel !

En revanche,
  • la présence féminine est très souvent évoquée, liée aux rites de la fécondation et de la végétation.
  • L'Egypte pharaonique inventera bien le dieu-incarné et l'ascension du pharaon au ciel, le dieu-assassiné et sa ré-surrection/solarisation, le dieu unique akhénatonien suivi de l'association Rê-Osiris.
  • Les Cananéens inventeront, eux, le dieu-qui-disparaît, le triomphe de Baal sur le Dragon, sa mort et son retour à la vie après sa confrontation avec Môt.
  • Même la fameuse idéologie tripartite des Indo-européens, si élaborée et si puissante, ne fait que relier point à point une société en trois classes,- prêtres, guerriers et éleveurs-agriculteurs,- à une idélogie trifonctionelle : fonction de souveraineté magique et juridique, fonction des dieux de la force guerrière, et fonction des divinités de la fécondité et de la prospérité économique.

Il faut attendre la Genèse, les Hébreux et la Bible des Juifs pour lire et entendre des phrases comme  :' Quand Israël était enfant...', pour découvrir des 'histoires de famille' (la première), de 'patriarches' (encombrés de progéniture accordée par Yahvé), de 'Père de la Foi' (Abraham), de 'Père du judaïsme' (Moïse), de Père d'Israël ( Yahvé lui-même) : bref des histoires humaines où un Dieu-Père a 'des problèmes' avec sa famille, ses enfants, ses fils. Puis l'Évangile nous apprendra que le seul Fils éternel de ce Dieu-là, etc.


Bouddhisme et notion de paternité.



  • Le Bouddhisme primitif,- c-à-d la forme de vie quotidienne qu'a menée le Bouddha après son Illumination;
  • puis les Bouddhismes qui suivirent,- c-à-d les adpatations qui en furent faites dans les différents pays où la voie du Bouddha se répandit;
  • les différents véhicules (yana, c-à-d les diverses organisations bouddhiques qui furent mises au point),
  • et toutes les sectes qui s'en réclament encore aujourd'hui à travers le monde...
ont-ils connu, développé, vécu et continuent-ils de perpétuer quelque chose qui ressemblerait à ce que l'Occident,- judéo-chrétien, gréco-romain,- a généré, propagé et institué sous le nom de PATERNITÉ  ?

Ce que nous savons du Prince Siddhartha, Gotama, de la tribu des Sakya, c'est qu'il est le fils du petit roi de Kapilavastu,- territoire situé actuellement à la frontuère indo-népalaise - qu'il a épousé une jeune princesse, dont il a eu un fils Rahula. C'est vers l'âge de 29 ans qu'il aurait définitivement pris la voie qui le mènera à l'Illumination et à la vie errante et nomade de prêcheur. Il ne reverra sa femme et son fils qu'incidemment, et il essaiera de les convaincre de le suivre dans sa voie. A sa mort, il ne sera fait aucune mention de la présence ou de l'absence de sa famille.

En revanche, deux êtres, ses disciples, vont lui être attachés de façon particulière, selon une relation de paternité spirituelle, pourrait-on dire. Il s'agit d'une part
  • d'ANANDA, son 'secrétaire' et 'camérier', qui avait tellement 'bu' ses paroles, qu'il fut capable, - rapporte la tradition - de les réciter toutes par coeur, quand, à la mort du Sakyamuni, il fallut mettre part écrit ses sermons, lors de ce qu'il est convenu d'appeler le 'Concile de Rahjagrha', en 483. D'autre part de
  • KASSYAPA, le disciple qui avait 'compris intèrieurement' le geste du Maître lors d'un sermon général portant sur la 'transmission de la fleur', entendez, la transmission de la continuité bouddhique 'd'esprit à esprit et de coeur coeur'. (Ceci deviendra le coeur de ce qui est déjà le coeur du bouddhisme primitif : la méditation,- dhyana,- remise en valeur vers le 7e siècle en Inde du Sud par Bodhidharma, et tranmise par lui aux six patriarches chinois, sous le nom de ch'an, passée en Corée au 12e siècle, sous le nom de sôn, puis de là au Japon pour devenir le 'zen', que tout le monde connaît).


Qu'est-ce donc que ce Bouddhisme primitif ?



Siddhartha, qui deviendra le Bouddha, est hanté par une double préoccupation :
  1. il rejette toute vérité révélée; il ignore Dieu et l'âme qui en serait le reflet ou la parcelle;
  2. d'autre part, il professe un empirisme voulu et conscient : par les Quatre Saintes Vérités et la Théorie des Douze Causes. Il affirme ce que l'expérience de la vie lui a fait découvrir : le caractère tragique de la condition humaine et l'enchaînement des causes et des effets qui en est responsable.

Le Bouddha n'est ni un prophète ni un dieu, mais un homme qui, grâce à des efforts intellectuels et moraux exceptionnels, a percé le mystère de la destinée humaine : sa doctrine offre ainsi à l'esprit humain des fondements extrêmement solides.

Mais comme la graine, sollicitée par l'eau et la chaleur, doit s'ouvrir et se transformer en une plante qui apparemment ne lui ressemble plus en rien, la doctrine originale du Bouddha, sous la pressions des besoins religieux et mystiques de l'âme humaine qu'elle laissait insatisfaits, a donné naissance à des bouddhismes différents, qui, eux aussi, ne rappellent que vaguement le bouddhisme primitif, athée et agnostique, mais qui néanmoins témoignent de sa fécondité exceptionnelle.

Une doctrine aussi radicale ne pouvait qu'entraîner des réactions de contestation dès les tout débuts, dans la mesure où le vieux Sakyamuni n'avait voulu,- par principe,- désigner aucun successeur et laissait les "moines",- qui s'étaient regroupés autour de lui presque malgré lui,- libres de s'organiser à leur guise. Quant à lui, il n'avait jamais cessé de considérer sa voie, comme un chemin solitaire, difficile et quasi intransmissible, chacun devant faire sa propre expérience de lui-même.


La tendresse humaine irrépressible qu'il ressentait indéniablement pour Ananda, et l'estime 'professionnelle' qu'il nourrissait à l'évidence pour Kassyapa, sont les seules manifestations 'humaines', décelables chez le Bouddha lui-même, de cette compassion bouddhique si renommée.



C'est pourquoi, la suite des aventures de sa doctrine se chargera de donner naissance à des formes théoriques d'abord, sociales ensuite, d'une possible attitude de type paternel de la part de ceux qui, tout en se réclamant du Bouddha historique, ne se sentiront pas moins libres,- entre les 5° et 1er siècles avt J-C.-, d'interpréter, de développer et d'inventer formes, atttitudes et comportements nouveaux qui s'inspireront,
  • avant Jésus-Christ, de la spiritualité de la 'bhakti' des dévôts de Krishna de Mathura (Inde gangétique), et
  • après Jésus-Christ et sous l'influence des théologies de salut iraniennes et judéo-chrétiennes, de la notion de rédemption et d'amour des hommes.

BOUDDHAS & BODHISSATVAS

Ainsi
  • la réflexion religieuse au cours du temps,

  • les influences des mouvements spirituels ambiants, très prolixes en Inde de tout temps et

  • les besoins des croyants bouddhistes

ont fait apparaître en face du Bouddha historique lui-même et des 'saints' des Bouddhismes qui se différenciaient (surtout le Mahayana = Grand Véhicule, c-à-d Celui qui attire le plus de monde), des 'entités' bouddhiques qui vont prendre une très grande importance, dès le 1er siècle avant notre ère :

1. Tout d'abord, les Bouddhas non historiques, issus de l'imaginaire religieux, et qui fonctionnent comme autant de modèles d'éons (d'âges) précédant le nôtre, et bientôt; le suivant, par avance. Ces Bouddhas vont de plus en plus revêtir la signification que nous donnerions au mot 'dieu', si nous les comparions aux divers polythéisme que nous connaissons. Ces 'nouveaux dieux des Bouddhismes' sont caractérisés par leur dons spécifiques : le plus répandu, au Japon, par exemple, est le Bouddha Médecin, qui guérit de tous les maux, mais dont la bonté est plus thérapeutique que paternelle.

2. Ensuite, voici l'une des plus belles figures jamais élaborées par la méditation, puis par la dévotion enfin par l'art bouddhiques : il s'agit du merveilleux Bodhissatva, cet être humain en route vers l'Illumination, capable de pratiquer toutes les vertus (Mahaprajanaparamita), en mesure d'atteindre non seulement la Bodhi, mais aussi de parvenir au Nivarna, et pourtant... mettant ces achèvements en sursis continuel, pour demeurer 'encore et encore' au service de ses frères et soeurs les humains. (En effet, une fois réalisée la Bodhi et atteint le Nirvana, c-à-d une fois parvenu au stade de Bouddha,- l'état de la Bouddhéité,- le nouveau Bouddha se 'désintéresse' de tout le reste et de tous les autres, entièrement voué à demeurer dans cet état d'achèvement de tout concernement qui est la perfection même de la quête bouddhique : un être-sans-être, un pur-être-là-sans-raison-ni-but, une présence-absence-dans-un-temps-espace-sans-temps-ni-espace). Le plus célèbre de des Bodhissatvas inventés par la piété indo-irano-bouddhique est AVALOKITSVARA = Celui qui regarde d'en haut avec compassion. (Cette conception doit beaucoup à la dévotion que les indiens de Mathura montraient pour Krishna). Ce Bodhissatva a connu et connaît encore aujourd'hui une immense carrière : exporté en Chine, il se féminisa même, mais tout en demeurant androgyne, sous le nom de Kwan Yin; débarquant au Japon, il devint Kannon, dont les mille bras des représentations sino-nippones illustrent bien les mille grâces qu'on le reconnaît capable d'accorder ! (C'est une figure de Christ Sauveur, qui doit aussi beaucoup à l'influence judéo-chrétienne véhiculée par les routes du commerce et de la guerre.) Mais encore là, plus que paternelle, la relation est fraternelle !

Des Bouddhas thérapeutes et des Bodhissatvas paraclets !
Soit ! Mais
qu'en est-il de ce Père, à l'instar de Celui que nous révèle Jésus, dans l'Évangile de Jean par exemple ?



LE MAÎTRE ET LE DISCIPLE

C'est peut-être là,- dans cette matrice de l'enfantement spirituel, dans ces entrailles de la gestation de l'esprit, dans cet événement de la bouddhéité à naître,- que l'on est en mesure de trouver le plus approchant de nos concepts de paternité, dans ses dimensions tant affective que générative.

  1. Et d'abord, il s'agit pour le disciple en puissance de se mettre à la recherche du maître. Toute la littérature que nous possédons à ce sujet,- l'indienne et la chinoise, comme la coréenne et la japonaise, sans parler de la tibétaine- s'étendent comme à loisir sur les mille et un tourments de cette quête, qui semble devoir épouser les méandres d'apparents caprices, pervers et injustes, d'une personne dont le postulant veut devenir l'élève, mal gré qu'elle en ait, et quoi qu'il lui en coûte, en argent, en patience, en souffrances et parfois en mauvais traitements ! La politique du découragement. Ou vouloir malgré et en dépit de tout. Finalement vouloir sans raison. Vouloir, point final !

  2. Après l'admissibilité,- triomphe de la ténacité,- c'est la période probatoire,- qui sera le triomphe de la patience, c-à-d du renoncement à la volonté et au discernement propres : ne plus vouloir ni savoir par soi-même. Attendre tout de l'A/autre : action et sens.

  3. Arrive alors l'épreuve de la durée,- surtout dans le cas où le maître est un ermite, pratiquant la méditation jour et nuit, pour atteindre le stade de sa propre bouddhéité : silence, isolement, jeûne, insécurité morale et fragilité psychologique.

  4. La bascule a lieu à ce moment-là : au coeur même de la dureté de ces opérations diverses, quelque chose va 'naître',- c'est le mot,- entre le maître et le disciple, avec la conscience interactive d'avoir chacun contribué à l' 'altération' de l'autre. Car, à se côtoyer l'un l'autre, dans le silence et l'exercice, dans l'enseignement et la correction, dans le dérisoire et l'exceptionnel de ce singulier quotidien, pendant tant de temps à la suite…quelque chose est en train de se transmettre, un esprit est passé comme un relais, une longueur d'onde est établie,- processus fort bien décrit par les Patriarches Chinois des 8e au 10e siècles (surtout Huei-neng et son disciple Huang-po) et par les Maîtres Zen japonais (Ikkyu et ses disciples du Daitoku ji, de Kyoto, par exemple, au 16e siècle).

  5. La relation qui s'ensuit dépasse la vénération, le reconnaissance et la fidélité. Elle relève du culte. Il n'est d'ailleurs pas peu courant qu'un maître bouddhiste soit 'honoré sur les autels' – je pense à Kobo Daichi, sur la Montagne du Koya San, dans la presqu'île de Wakayama, au sud de Nara; montagne de moines aux 1000 monastères. Ce culte dépasse celui des saints, sans parvenir, à mon sens, à celui de Dieu, s'il fallait comparer avec l'Eglise Catholique Romaine.

Ainsi, bien que le disciple fasse la démarche initiale, c'est le Maître qui choisit son disciple, le forme, lui transmet l'esprit et en fait un maître à son tour : d'une certaine façon, il lui appartient ! (En passant de monastère en monastère pour participer aux deux saisons annuelles de retraites, le moine coréen de la secte Chogye,- la plus proche de l'esprit et de la tradition des Maîtres chinois du 12° siècle,- doit décliner non seulement le nom du monastère d'où il vient, mais encore plus, celui du Maître dont il est le disciple : double identification !)



LA PATERNITÉ
DU DIEU DE J-C SELON LA RÉVELATION JUDÉO-CHRÉTIENNE
&
DU DIEU/MAÎTRE SELON LA CONCEPTION BOUDDHISTE





Dieu judéo-chrétien Traits de paternité Le Bouddhisme athée/
Les Bouddhismes théistes
Il est le Père de tous les hommes 1. Création --------------/ cosmo-& anthropogonie
Il engendre son Fils éternellement 2. Constitution divine -------------- pas de Fils-----------------
Tout homme est enfant de Dieu 3. Relation à l'homme Les Bouddhas ne peuvent plus rien
Les dieux assurent un vague bonheur s'ils sont vénérés.
Dieu envoie son propre Fils 4. Salut de l'homme -----------------/ jeu des Bodhissatvas
Dieu, en son Fils, entre dans l'E/T
Et établit un va et viens avec l'éternité
5. L'espace/temps ---------Tout n'est qu'Illusions-------------
Ce qui était divin est devenu humain,
ce qui est humain peut devenir divin
6. Prérogatives &
héritage
Bouddhéité (atteinte de sa vraie nature/
le ciel des Bouddhas (?)
Famille de Dieu 7. Statut Ni dieu ni homme/Séparation

frise bas


Retour au sommaire conférences |

URL :http://www.a-nous-dieu-toccoli.com/conferences/1999/c_99_03_12.html
Copyright © : Vincent-Paul Toccoli pour le contenu et Marc Pandelé pour la réalisation
Recréation : 2002/01/01
Dernière modification : 2002/01/28
Maintenance : webmaster@pandele.org