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ÊTRE CHRÉTIEN AUJOURD'HUI, C'EST QUOI... AU FOND  ?
Jeudi 14 décembre 00, Grasse.

 

 

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Introduction



Quand on traite pareil sujet, il est important d'établir une toile de fond (1ère partie) sur laquelle tracer quelques exigences(2e partie) à partir desquelles (3e partie) essayer de voir comment on peut être chrétien malgré tout ! En tant que prêtre, j'essaie d'être chrétien moi-même, et, peut-être, - pour que vous puissiez voir d'où je parle,- j'essaie d'être chrétien à travers mes activités actuelles  :

J'ai une triple casquette sur Nice,- casquette un peu vaste,- c'est d'abord la Délégation Diocésaine à la Culture, sur le département des Alpes Maritimes que recouvre le diocèse et dont l'extension effective va de Barcelone à Milan : problèmes analogues à ceux de la Côte. Immigration, par exemple  : là bas, à Barcelone, ce sont des Marocains ; du côté de Milan, ce sont plutôt des Slovènes ou des Tchétchènes, ou des Albanais; et nous, nous avons tout le Maghreb du côté de Nice. Au niveau culturel, ce sont la Catalogne, culturellement très riche. Milan : design et mode masculine et féminin. Nice, par le fait même des aéroports internationaux, a le plus grand trafic. De Barcelone à Milan , et vice versa, le plus souvent on passe par Nice.

Deuxième casquette, c'est d'être l'un des responsables de la Pastorale sur la zone Antibes-Cannes-Nice. A quinze kilomètres à l'intérieur, vous avez cette grande pinède où il y a près de 11 000 implantations diverses, 3 500 chercheurs, 65 nations parlant plus de 12 langues.

Troisième et dernière casquette, je suis vicaire à tiers-temps dans un ensemble inter-paroissial. Je voulais connaître aussi une réalité paroissiale concrète : j'ai toutes sortes de catégories de paroissiens dans le monde de l'enseignement, et pour avoir un impact sur eux, j'ai pris moi-même un enseignement à l'Edhec : chargé de cours d'Ethique de l'Entreprise et l'Étude des Systèmes Économiques des Civilisations Anciennes. Voilà ce que et où je travaille du matin au soir.

C'est donc à partir de ces présupposés-là que je vais essayer de vous parler...

Tout d'abord, je pense qu'il y a trois back-grounds reconnus sur la scène : côté cour, côté jardin, entre lesquels tout ce que nous recevons se reflète.

Premier back-ground :

la religion s'est sociologisée. Elle fait partie maintenant du territoire culturel, conscient ou inconscient : nous sommes chrétiens de culture, de tradition. La religion fait partie de nos gènes historiques dans cette partie du monde qui est l'Europe, qui est la Méditerranée et qui est la France.
" A Dieu vat ", " Adieu ", " Dimanche" : langage commun, jour de fête, le dimanche, jour du Seigneur, les congés de Noël, de Pâques. On n'y croit peut-être pas, on ne sait même plus ce que c'est, très souvent  : mais on a la fête et on ne va pas la supprimer. Lundi de Pentecôte, on ne sait pas pourquoi non plus. Donc, cela fait partie de nos acquis culturels ; c'est dans ce cadre- là que la christianisation de l'Europe s'est faite : par les moines, comme vous le savez, qui ont inévitablement donné un back-ground religieux, chrétien, catholique, depuis le 8 e siècle carolingien. Et, je le répète, même si on n'y adhère pas, même si on ne s'y reconnaît pas... Comme un hindou, par ex. ou bien je ne sais pas moi, un zoulou, qui ont leur propre back-ground polythéiste : mais comme ce dernier n'est pas mon univers mental religieux, je ne peux pas me sentir concerné en quoi que ce soit, personnellement, sinon par curiosité... Et cela fait vingt siècles que cela dure...

Le second back-ground,

c'est que ce christianisme s'est banalisé dans le spectacle du monde contemporain.
Il y a les églises bien sûr, mais on n'a pas honte, par ex. d'acheter un morceau de confessionnal ou de stalle pour en faire un bar . On n'a pas la sensation de faire une profanation en utilisant des objets dits religieux à des fins autres que religieuses.
Banalisation totale, quand l'on fait faire encore des première, deuxième, troisième "communions",- comme on dit dans le midi ! (On parle " communion "  : c'est la première, eh bien c'est la première fois ! La seconde, c'est la communion solennelle, et la troisième communion, c'est, en fait, la confirmation !) Les parents ont fait ce qu'il faut faire : ils peuvent désormais dormir sur leurs trois oreilles !
Banalisation totale de " l'engagement " religieux... beaucoup se disent catholiques, chrétiens catholiques : oui, en fait, 60 à 65 % de la population française actuelle a été baptisée. Sur ces catholiques, on compte entre 2 et 3,5 % de pratiquants réguliers...
Et puis, vous qui êtes là, interrogez-vous !
Ètes-vous des chrétiens/catholiques traumatisés ?
En tant que chrétiens/catholiques, et baptisés, pouvez-vous vous considérer comme ayant une pratique régulière ?
Si vous vous demandez pourquoi, est-ce que vous y tenez et pourquoi  ?
Quelles sont les raisons qui font que...  ?

Je suis persuadé que si vous avez des enfants, ils vont, même s'ils ne pratiquent pas, vouloir se marier à l'église, encore que ce soit de moins en moins le cas. On " passe " par l'église, vous passez par l'église, nous passons par l'église ! Je ne me moque pas en disant cela. Le délaissement de la pratique grandit, mais cela ne veut pas dire que rien ne soit resté au plan sociologique peut-être, au plan de l'héritage, d'une culture ... même au plan plus profond : mais, en tout cas, peut-on vraiment reconstituer quelque chose sur ces bases-là  ?

Le troisème back-ground,

c'est le délaissement de la pratique religieuse, même chez les catholiques. Je crois vraiment que le christianisme s'est sociologisé : une banalisation dans le spectacle du monde : comme il existe des voitures de police banalisées, des policiers banalisés, ou des inspecteurs SNCF banalisés : ils vous demandent vos billets en sortant soudain leur carte d'agent SNCF ! ...Prenons la raréfaction de ce que l'on appelle les vocations, par ex. : il y a quand même une cohérence. Si la question n'est pas proposée aux jeunes, si l'on n'en parle pas, si dans le forum des métiers, l'Église n'est pas invitée ou ne s'impose pas... si être prêtre, religieux ou religieuse ne rentre pas dans le cadre mental de l'épanouissement d'une personne humaine..., comment voulons-nous que....Voilà ! Alors pourquoi nous en sommes là ? Je ne sais pas. Il faudrait analyser : il est là, le back-ground.


De façon plus profonde, voilà une espèce de mélancolie de la religion !
Un livre est paru il y a une dizaine d'années : "Le désenchantement du monde". Je reprends cette expression – elle n'est pas de moi – de Marcel Gauchet, chez Gallimard.

Le désenchantement du temps, du monde, pourquoi  ? Eh bien parce que le monde semblait être 'enchanté' : certaines choses dans le monde pouvaient exercer un charme sur nous et sur les autres : il semble que nous sommes arrivés avec ce 20e siècle qui vient de mourir, à une guerre déclarée, à un conflit ouvert, en permanence.

Oui, premièrement, ce siècle fut consacré pour ses deux tiers à faire la guerre : donc plus de 66 ans, si l'on compte tous les jours accumulés (rappelez-vous qu'un jeune américain de 16 ans a passé 4 ans et demi, le cul sur une chaise devant la télé). Mais là, sur 100 ans, on a passé 66 ans à faire la guerre dans le monde. Et pourtant, à côté de cela, que de grandes découvertes ! Le phénomène du désenchantement a commencé vers Les Lumières, immédiatement après Louis XIV. Nous sommes en 1700 et quelques, c'est là que toutes les idées qui nous agitent encore, se sont mises en route : l'Encyclopédie, les 'Philosophes', la Révolution Française, un XIXe siècle riche d'inventions de toutes sortes...

Tout cela s'est arrêté, - désenchanté définitivement !,- certainement quelque part du coté d'Auschwitz, du Goulag et d'Hiroshima : "Dieu, où étais-tu à ce moment-là ?" C'est une terrible question que pose Elie Wiesel .

Quant à eux, l'Islam et le Bouddhisme (2e & 3e religions de France) ne se posent pas cette question au tournant du millénaire. Quand on est déçu chez soi, alors on cherche ici et là, ailleurs : c'est pourquoi ils font un certain plein, avec les déçus du catholicisme ! Et voilà le développement des sectes, de toutes sortes. Pas uniquement l'Église de Scientologie, mais toutes sortes de groupuscules, avec tous ces procès dont les dossiers disparaissent. À Nice, je suis responsable aussi de l'Antenne Diocésaine pour les Religions, les Cultures et les Civilisations (ADRECC) : alors je vais voir " tout le monde ", tous ces mondes, c'est passionnant. Sans compter les mouvements tendancieusement sectaires, reconnus par " nécessité " ou " politique " , par l'Église et l'État.

De plus,- cela va paraître peut-être un peu profanatoire de ma part, - mais je vous le dis en toute sincérité :- je pense que l'Église catholique s'est disqualifiée dans les trente ou quarante dernières années  : elle réagit plus qu'elle n'agit. Et quand elle agit, c'est pour des opérations qui, je crois, ne vont pas au cœur des hommes mais plutôt au cœur d'une activité. Je pense que ce pontificat est trop long, - je parle pour moi - et qu'il faut d'autres mentalités, d'autres façons de faire. Il fallait peut être un passage à mentalité slave pendant un certain temps mais pas trop ! Il faut revenir à des fers de lance type Paul VI ou Jean XXIII.

En 1962-65, le Concile Vatican II produisit la constitution sur l'Église " Lumen Gentium ", un monument extrêmement important, et qui mettait en avant ce que l'on appelle l'autonomie des diocèses, avec le plein pouvoir de chaque évêque dans son diocèse pour le réorganiser comme il l'entendait, avec sa pleine responsabilité.

Je crois que la personnalité du pontife régnant est plutôt de type soviéto-totalitaire et il est bien difficile,actuellement, pour un évêque de France de pouvoir prendre des initiatives dans le paysage de son diocèse tel qu'il est et non pas tel que l'on voudrait qu'il soit ! Et je pense que dans un laps de temps relativement court , on verra la remise en valeur de ce principe, comme en économie, où les décisions d'affaires doivent être prises, à l'endroit le plus proche où se pose le problème quel qu'il soit  : de type liturgique, de type théologique, de type pastoral. À l'heure actuelle, il faut attendre qu'un ministère romain veuille bien se mettre en place pour pouvoir régler le problème. On n'en sort pas. Ce phénomène paralyse les évolutions .

Enfin, la planétarisation générale de la conscience humaine : cela s'appelle depuis une quinzaine d'années la mondialisation, avec multiplication de l'amplitude du web, du World Wide Web (www) : la mondialisation relativise toute prétention à la vérité ultime et absolue ! C'est croire à quoi aujourd'hui ? Croire à la prétention à la réalité ? Mais rien/tout n'est plus vrai, dans une minute, dans deux minutes, dans trois minutes...

On voudrait savoir qui on est : culture française, passeport français, et fils/fille de la République. Et qui suis-je  ? L'identité, qu'elle soit culturelle ou religieuse, nous fait défaut pour la bonne raison que le catéchisme ou les cours d'histoire ou de géographie sont pédagogiquement difficiles à enseigner/assimiler. Alors face à l'Islam, face au bouddhisme, face aux sectes, face à tout ce qu'on voit... je crois que nous nous retrouvons " face à " justement... sans savoir quoi dire ou prétendre de ce que nos sommes !

ALORS :
  • Crise identitaire  : qui sommes-nous, d'où venons-nous  ? on ne sait pas, on ne sait pas assez, on n'a pas de racines. Une immense inculture. Alors que nous sommes de plus en plus jaloux de notre liberté, de notre autonomie, nous sommes sur nos gardes quand quelqu'un commence à nous baratiner, comme on dit ! Dans le domaine personnel, on se méfie de tous les gourous ou alors, on a tellement besoin de gourous, qu'on prend n'importe lequel ! Mais il y a  : 

    • Difficulté de discernement entre les gens qui ont des choses à dire, et les gens qui n'ont rien à dire, qui disent n'importe quoi; et on ne peut pas le savoir puisque l'on n'a aucune connaissance de ce que c'est, pour pouvoir discerner ; alors, ou bien on rejette tout, ou bien, parce qu'on a un besoin confus de nous exprimer, d'être compris, d'être entendu, on suit sa tendance paranoïaque et sado-masochiste, et on " suit " ! ;

    • Absence de repères ! Les repères, c'est cela le problème, on ne sait pas, alors il faut les apprendre. Ceux qui prétendent être des repères n'en sont plus, parce qu'ils se sont disqualifiés :
      • ils ont fait n'importe quoi ;
      • ils ont cru que les gens étant ignorants et avides, on pouvait leur faire avaler n'importe quoi ! … Cela peut être l'Église, mais aussi l'école, l'armée, la politique ! C'est très grave, très très grave, ce qui se passe :
        • parce qu'on ne sait plus comment faire confiance,
        • comment remettre en marche le mécanisme de la confiance ;
        • on ne sait plus non plus comment apprendre, de nouveau, à faire confiance puisqu'on doit se méfier de tout, de tous et du reste. C'est une autonomie forcée à laquelle nous sommes réduits et condamnés. Il faut se méfier : même des yaourts, même des huiles, même des vaches, même des moutons, de tout.
      Rien ne marche : alors, comment faire ? tout ça pourquoi  ? :
    • Parce qu'on a peur  ! Or, la foi suppose la confiance  ! Comment conciler cette triple exigence : de l'identitaire, de l'autonomie et puis du bonheur  !


Être chrétien aujourd'hui, alors c'est quoi  ?

Trois traits pour essayer de répondre à cette question :
  1. Il me semble que l'on ne peut pas être chrétien si, d'abord, on n'est pas un homme, un être humain, quelqu'un qui tienne compte, autant qu'il lui est possible, des données de l'échiquier socio-économico-culturel. Être chrétien, c'est d'abord être de plein pied dans l'existence telle qu'elle est, et ne pas regretter le temps passé, du genre " Ah ! il y a dix ans, quinze ans..." et ne pas répéter sans cesse  : "Oui mais de mon temps !". Le monde tel qu'il est, d'abord ! C'est dans ce monde-là que s'est jouée, se joue et se jouera toujours l'aventure de la foi et du salut en Jésus-Christ !
  2. Il faut ensuite combler nos immenses lacunes à propos de Jésus, de l'histoire de l'Église et du Christianisme, de la place du chrétien, de la liberté des enfants de Dieu... En effet, si on a perdu son passé, on ne pourra pas avoir d'avenir. Il faut savoir d'où l'on est parti, si l'on veut arriver quelque part !
  3. Puis nous devons enfin nous prendre au sérieux et prendre une décision personnelle vis-à-vis de cette Révélation. Quelle est ma position vis-à-vis de :
    1. Jésus-Christ,
    2. De l'Église et des Églises,
    3. Du monde tel qu'il tourne,
    4. De mon rôle à y jouer.
car sans engagement, il n'y a aucune preuve de notre adhésion à quoi que ce soit : mariage, vie religieuse ou sacerdotale, profession, etc.

LE CHRÉTIEN N'EST PAS D'ABORD UN HOMME DE RELIGION,
comme les autres hommes des autres religions
MÊME S'IL EST UN HOMME RELIGIEUX,
ce qui est bien différent !

1. Son adhésion se fait par rapport à une personne :
  • Ici, c'est la personne du Jésus historique ;
  • Qui s'est révélé Christ ;
  • Et Fils de Dieu ;
Et non pas par rapport à :
  • une doctrine
  • une morale,
  • une institution.
NB : voir les religieux (moines, religieux, religieuses) qui, avec leur Charisme particulier, sont les plus vigilants contestataires de l'Institution Église même, et parce qu'ils l'aiment et qu'ils sont à son service !

2. C'est son inconscient, sa vie intérieure, sa personnalité et ses attitudes mentales qui sont évangélisés, christianisés, spiritualisés par la personne et la révélation de Jésus de Nazareth... d'où la nécessité d'avoir une relation personnelle avec lui.

3. La vie, celle que l'on mène, - souvent la seule que l'on soit en état de mener - est le seul lieu de vérification ultime de l'authenticité de notre adhésion à cette Personne de Jésus de Nazareth :
d'où la conséquence de considérer notre existence, non pas comme la succession discontinue d'événements en forme d'un " chapelet de crottes de bique ", mais comme un continuum où se joue la révélation progressive en nous de l'être que nous sommes vraiment, car rien n'est jamais joué une fois pour toutes, dans les décisions humaines ordinaires, comme dans celles où " il s'agit de notre âme et de notre bonheur " (Pascal).

4. Plus que la tolérance, c'est l'ouverture à ce qui est autre, qui peut nous faire entrer dans l'altérité historique et ontologique d'un homme qui se révèle Dieu.

D'où la nécessité du silence, de la méditation, de la spiritualité, de la gratuité et aussi de la simplicité, du détachement et même de l'esthétique dans notre vie ordinaire.


CONCLUSION

Être chrétien doit résolûment re-devenir
  • Un processus, une mystagogie, c-à-d un développement progressif,

  • d'imagination créatrice, c-à-d de ré-invention de la force des origines,

  • et d'authenticité vis-à-vis de la vie, c-à-d une cohérence responsable.
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Copyright © : Vincent-Paul Toccoli pour le contenu et Marc Pandelé pour la réalisation
Recréation : 2002/01/01
Dernière modification : 2002/01/29
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