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« LA SORTIE DE LA RELIGION »

Grasse
Jeudi 3 mai 2001

 

Cf : M.Gauchet, Le désenchantement du monde, pp.292-303

Préliminaires

  • Existence d’une strate subjective inéliminable du phénomène religieux, où indépendamment de tout contenu dogmatique arrêté, il est expérience personnelle. Ceci ne permet pas de conclure un peu vite à un besoin incontournable de religion chez l’homme, car :
    • l’expérience subjective à laquelle renvoient en effet  les systèmes religieux constitués, peut parfaitement fonctionner pour elle-même, à vide, en quelque sorte. : nul besoin de se projeter dans des représentations fixées, articulées en corps de doctrine et socialement partagées pour s’exercer,
    • elle peut très bien trouver à s’investir ailleurs que dans le type de pratiques et de discours qui fut jusqu’à présent son terrain d’élection.


  • Nous n’en aurons certainement jamais fini avec « Le Religieux ». Il y a 2 erreurs à éviter :
    • conclure de l’existence de ce noyau subjectif à la permanence et à la l’invariance  de la fonction religieuse,
    • tirer de l’indiscutable dépérissement du rôle de la religion dans nos sociétés l’annonce certaine de sa volatilisation sans trace.


  • La discontinuité dans l’ordre de la fonction sociale est pour l’essentiel déjà opérée.
    La continuité dans le registre de l’expérience intime n’a pas fini de nous réserver des surprises : elle demeurera pour le moins (!) l’un des grands foyers futurs de l’invention culturelle :
    • dans l’ordre du sentiment esthétique ou des modaliutés de la pratique de soi,
    • grâce au substrat anthropologique de l’épreuve de l’invisible tel que précisément le retrait de l’invisible institué le laisse à nu,
    • par une science de l’homme « d’après » l’homme de religion, dans les deux sens du terme,
    • tel que la religion révèle qu’il est quand son parcours est achevé, et,
    • qu’elle le laisse à lui-même.

Trois lignes de force à cette cartographie sommaire de l’empreinte de l’Autre, un schéma structurant à trois niveaux :

  • Il continue d’habiter les opérations de pensée ;


  • Il préside à l’organisation de l’imaginaire ;


  • Il gouverne les formes du problème de soi.


1 - Il continue d’habiter les opérations de pensée

Le partage de la réalité :

  • L’empreinte de l’Autrecontinue de  nous procurer un objet intellectuel de type religieux, in-cernable et in-nommable, surtout dans le discours philosophique, l’INDIFFERENCIE.


  • Cet enjeu se déploie, quand l’idée chemine,  dans les considérations d’une réalité qui s’impose au-delà de la réalité première, ainsi que, au-delà du visible, son unité et sa continuité indifférenciées.


  • Cette réalité reste neutre a priori, mais peut-être catégorisée : apparence & vérité, sensible & intelligible, immanence & transcendance, etc… bref, la dualité du réel.


  • Mais ne nous y trompons pas : ceci est un « objet de type religieux », cad qu’il est le présupposé structural de toute expérience religieuse particulière :
    • il ne produit aucun sens, aucune foi, aucune sacralité,
    • son fonctionnement  se suffit à lui-même,
    • d’où la tentation du recours aux langages des spiritualités orientales (bouddhiste, taoïste en particulier), sans implication théiste, sans référence à une subjectivité séparée (Dieu) ; mais avec le recours aux notions de « vide » (ku, sunnyata) et de « rien » (mu ), mieux à même de rendre l’expérience « pure » que les catégories usuelles de la théologie chrétienne.


  • Vide ou rien : figures extrêmes de l’illimité-indifférencié. Pôle mystique, doublé d’un pôle opératoire : passage d’une  connaissance directe à une connaissance indirecte, avec le transfert d’invisible qu’il implique, installant au cœur même du monde une vérité invisible de son ordre plus certaine que ses apparences. « Il  y a quelque chose »…plutôt que rien !


  • La  vraie question n’est pas celle de l’être, mais celle des contraintes internes qui nous obligent à la poser de cette façon.


2- L’expérience esthétique

(Analyse du même ordre que la précédente.)

Notre capacité d’émotion au spectacle du monde relève d’un mode fondamental d’inscription dans l’être par lequel nous communiquons avec ce qui fut pour des millénaires le sens du sacré :

  • Nature profonde des choses ;


  • De la façon de recevoir leur apparence ;


  • De l’organisation imaginaire de notre saisie du monde ;


  • De notre faculté d’imagination de la réalité ;


Notre engagement dans les choses

  • Est pénétré d’imaginaire et articulé par lui ;


  • Habité consubstantiellement par la virtualité d’une expérience esthétique ;


  • Une expérience de différence qui nous le rend invinciblement parlant ;


  • En nous le révélant sous un jour inconnu ;


  • En  nous le présentant comme autre ;


  • Comme ouvert sur un mystère que nous ne lui connaissions pas ;


Cette expérience esthétique est l’expérience du sacré

  • Expérience de la présence du divin dans le monde ;


  • De la proximité fracturante de l’invisible au milieu du visible ;


  • Irruption d’un « tout autre » (Rudolf OTTO) ;


mais aussi :

  • Une altérité socialisée, ritualisée ;


  • Le lieu marqué comme autre par élection du divin ;


  • La présence du dieu au temple ;


  • Le mystère de sa présence dans le sacrement.


Le sacré, c’est spécifiquement

  • La présence de l’absence ;


  • La manifestation sensible et tangible de ce qui est normalement dérobé aux sens et soustrait à l’humaine saisie.


L’art, c’est la continuité du sacré par d’autres moyens (M.Gauchet)

Quand les dieux désertent le monde, c’est le monde qui se met

  • À nous apparaître autre ;


  • À révéler une profondeur imaginaire qui devient l’objet une quête spéciale, dotée de sa fin en elle-même et ne renvoyant qu’à elle-même :
    • appréhension imaginaire du réel qui constituait le support anthropologique de l’activité religieuse et qui se met à fonctionner pour elle-même, ayant son but en soi,
    • activité autonome d’exploitation du sensible dans toute la gamme de ses registres et la diversité de ses modulations,
      • recherche multiforme et obsédante
        • de la brisure du quotidien,
        • de la transcendance interne des apparences,
        • de la manifestation du monde comme autre à lui-même,
        • arrachement à l’identité routinière du quotidien :
          • vertige de l’abîme musical
          • altitude pathétique du poème
          • passion éperdue de l’intrigue romanesque
          • absorption onirique dans l’image,
          • l’inconnu toujours plus inouï du son, avec le flottement des évocations vide qu’il suscite,
          • l’insondable « arrière-pays » qui se découvre au milieu du paysage cent fois vu,
          • la révélation par la magie impressionniste de la touche et e la couleur d’iune vérité indiciblement enfouie de l’habitation du paysage.
  • Etrangeté radicalequi nous rappelle quelque chose que nous ne saurons jamais et dont cependant nous sommes sûrs


  • Essentielle communauté d’inspiration et de dynamique
    • qui réunit des démarches si éloignées
    • pour établir la dissemblance du monde,
    • visage exclusif sous lequel il parle à notre imagination,
    • héritage obstiné des temps où il était peuplé de puissances invisibles et qu’il nous faut regarder, à force d’ascèse, comme autre que spontanément il ne nous est donné :
    • autre contrainte qui structure notre imaginaire et qui voue à chercher la beauté du monde dans la différence qui rompt l’identité des apparences...

3- Le problème que nous sommes pour nous-mêmes

(en irréductible continuité avec l’homme de la religion)

Les modalités de la question de l’être-sujet :

  • Combien peu l’homme est pour lui-même une donnée aisément et naturellement assumable :
    • dans le balancement sans trêve,
    • entre recherche de son propre effacement (cf M.Foucault, Les êtres et les choses)
    • et quête d’une pleine et nécessaire identité à soi.

On n’est pas : on veut être et ne pas être, simultanément et contradictoirement.
Les dispositifs religieux ne sont

  • Que la mise en forme de la question ouverte au centre de nous-mêmes
  • Et la réponse à cette question !

D’où :

  • Séparation d’avec les religions : nous vivons mal comme problématique, ce qui nous est donné pour résolu dans le cadre des systèmes spirituels ;


  • Fascination infinie la mémoire inlassablement récapitulée des mondes de la croyance, miroir ambigu tendu par cette encyclopédie des sagesses ;


  • CAR et très contradictoirement : si nous voulions le baume de la solution, nous ne sommes pas prêts à renoncer à la liberté de la question !

D’où, encore, :

  • Syncrétismes mobilissimes ;


  • Individulisations paranoïaques ;


  • Incapacité atavique d’adhérer absolument et sans esprit de retour aux anciens systèmes de conviction ;


  • Multiplication  et diversification de toutes les conversions possibles, ni très solides ni très durables.


Aller-retour et compromis entre adhésion et distance : voilà peut-être le mode durable de survie du religieux au sein d’un monde sans religion.

CONCLUSION 

Dès que l’on sort du système de l‘altérité absolue du fondement, apparaît le problème de l’assomption de soi  sous sa double polarité :

  • Besoin de la justification de soi (la volonté des dieux  qui vous légitime d’être ; la promesse de la vie éternelle)


  • Tentation de se dissoudre en tant que soi (l’appel mystique à se fondre et à disparaître en Dieu ; l’impératif du renoncement, de l’abnégation, de l’oubli de soi)


Le déclin  de la religion se paie en difficulté d’être-soi : société du trouble intime et de la folie , parce qu’épuisante pour l’individu sans secours ni recours :

  • Pourquoi moi ? ;


  • Pourquoi naître maintenant quand personne ne m’attendait ? ;


  • Sue me veut-on (à la fin !) ? ;


  • Que faire de ma vie quand je suis seul à décider ? ;


  • Serai-je jamais comme les autres ? ;


  • Pourquoi est-ce que cela,- la maladie, l’accident, l’abandon,- tombe sur moi ? ;


  • À quoi bon avoir vécu si l’on doit disparaître sans laisser de traces, comme si, aux yeux des autres, vous n’aviez pas vécu ?


Nous sommes désormais voués à vivre désormais à nu et dans l’angoisse ce qui nous fut plus ou moins épargné depuis le début de l’aventure humaine par la grâce des dieux !

Les réponses ?

  • La fuite dans la psychose, comme réponse individuelle ;
  • Comme réponses collectives :
    • Techniques du rapport à soi : la pratique psychanalytique, par exemple : oscillation-hésitation  interne entre restauration et destitution subjectives.
    • Les modes successives : de la haine déclarée du sujet et du culte de sa disparition, à son retour débridé et à sa réhabilitation narcissique ; de l’amour de soi jusqu’à l’éviction du reste et la volonté absolue d’abolition de soi ; entre l’absolu de l’être et l’être-rien.

La voilà, la douleur lancinante et quotidienne, inoubliable et incontournable :

L’inexpiable contradiction du désir, inhérente au fait même d’être sujet.

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