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Conférence d'ouverture au colloque

"SECRET & SPIRITUALITÉ"

CERAM, Sophia Antipolis
Vendredi 20 septembre 2002

Les pré-requis

Nous savons que nous sommes les héritiers plus ou moins heureux de TOUT ce qui nous précède dans le temps, et souvent dans l’espace.

Notre lot est de nous accommoder de cet héritage avec les ressources propres de ce qui constitue nos dons, nos qualités, bref notre capital génétique propre :notre personnalité !

Notre temps historique lui-même est conditionné par les conjonctions de notre apparition sur terre : famille, lieu de naissance, environnement socio-économico-culturel et religieux : nos éducateurs, - hommes, livres, arts, paysages, - multiples et divers, apporteront encore aux moulins de notre croissance les blés de champs insoupçonnés, dont nous ferons nos farines et notre pain quotidien.

Comportements et attitudes mentales

Ces accumulations de déterminations vont sécréter autant de modes de réactions face aux défis, stimuli, agressions et provocations de notre environnement matériel et humain : modes de réactions aussi bien mentaux que physiques. Ainsi nos allures, notre voix, nos intonations, nos mouvements les plus quotidiens, - où vont se mêler ceux de nos relations humaines les plus significatives (parents, éducateurs, héros etc.), - vont donner à notre profil des caractéristiques reconnaissables entre toutes, et qui seront nos modes d’apparence au monde.

Ce qui vaut pour ce qui se voit et s’entend, vaut aussi pour ce qui relève de l’intériorité plus intime des idées, des convictions, des valeurs et des croyances.

Tout d’abord pour notre capacité à éprouver des nécessités imparables dans ces domaines idéologiques.

Puis pour notre appétence à cultiver ces domaines pour les faire donner des fruits.

Enfin pour notre propension à en privatiser et/ou en rendre publiques les retombées, par des comportements et des attitudes spécifiques : ceci est l’objet même de notre colloque.

La Spiritualité

Nous ne saurons jamais très bien saisir ce mouvement de l’âme - cœur- esprit - sens - intelligence et goût…qui confère à l’être tout entier une qualité à la fois de plénitude et d’inquiétude.

Plénitude : car ce mouvement multiple envahit la totalité de la personne, dans les deux dimensions consciente et inconsciente de ses fonctionnements, et en leurs harmoniques et correspondances. La spiritualité est d’ordre totalitaire, insurrectionnel et terroriste : elle veut tout, occupe tout et s’impose en tout. Elle ne laisse nulle place à la fantaisie ni à l’improvisation. Elle règle entièrement les manifestations de sa pratique. Elle tend à « polyeuctiser » l’existence. Un être de spiritualité considère désormais le monde « sub specie aeternitatis » et chacune de ses actions comme déterminante pour sa destinée. On comprend alors les dérives vers l’intolérance, une intolérance qui s’applique d’ailleurs plus à l’individu saisi par la spiritualité, qu’à ceux qui y « échappent ». A ne pas confondre avec l’intolérance religieuse !

Inquiétude : car la conscience en matière de spiritualité est toujours malheureuse. Elle ne peut que l’être, quand elle considère en permanence le gap qui gît entre le degré parfait d’intégration du moi en « Dieu » et la misère quotidienne où vagît ce moi embourbé dans un ici-bas de contradictions et d'incohérences.

  • Inquiète, car mortifiée, frustrée et à la limite désespérée d’y atteindre jamais !
  • Inquiète, car travaillée par une certaine quantité de regrets, de remords et de cauchemars que sa mémoire ne peut oublier, faute de les avoir « intégrés » !
  • Inquiète, enfin, car elle sait que dans l’économie du temps, cette perfection est par définition inaccessible !

Ce que peut illustrer cette définition de l’homme grec, - qui conviendrait aussi au premier homme occidental que fut Augustin d’Hippone, : « une conscience triste sous le soleil » !

Le Secret

Ceci est une question de sensibilité tempéramentale, de vision globale (Weltanschauung) et de stratégie politique.

  • Sensibilité tempéramentale : chacun sent les choses comme ceci ou comme cela, et finalement personne ne pourra altérer cette façon de voir. Le « point de vue » correspond (souvent en tout cas) au « point de vie ». Aimer le secret, un être de secret, garder le secret…autant d’expressions qui renvoient à un type de tempérament qu’ont formé les conditions de vie et qui ont sécrété un certain type de sensibilité. Cette catégorie psychologique n’entraîne pas nécessairement la pratique de la vertu d’humilité ou d’effacement / réserve / retrait : elle est un simple « trait de caractère ».

  • Vision globale : les grandes tractations, - politiques, commerciales, hégémoniques, - se déroulent plutôt dans un lointain château, d’une lointaine province, en hiver et aussi loin que possible de tous les paparazzi ! Les grands projets, les grandes idées, les grandes opérations évitent publics et publicité ! Les conseillers des princes, et autres éminences grises (espions et papes noirs) affectionnent la pénombre, les escaliers dérobés et la couleur passe-muraille.

  • Stratégie politique : celle-ci rejoint par beaucoup d’aspects la précédente, mais elle représente plus qu’une manière d’être ou de procéder : elle relève d’un projet objectif de conquête, de développement et d’expansion : coup d’état, prise de pouvoir, projet révolutionnaire etc…se préparent dans un secret, souvent trahi d’ailleurs au moment même de leur exécution par un espion double, c’est-à-dire un espion au double secret !

SECRET & SPIRITUALITE

La rencontre entre les deux peut engendrer alors toutes sortes de combinaisons qui dans le champ social seront vécues par les individus et par les groupes extérieurs, en fonction du degré de dangerosité éprouvée, justifiée ou non.

En effet, ce qu’on ne comprend pas, ce que l’on identifie mal, ce qui revêt un certain mystère à la fois fascine, émerveille et menace !

Que se passe-t-il donc au fond des monastères, des temples et des synagogues ?…

Le mystère du latin incompréhensible de la messe catholique ajoutait un degré supplémentaire à l’imaginaire du miracle eucharistique...

Les dénominations gréco-latines des médicaments et des maladies mettent chercheurs et médecins sur le piédestal inviolable de « ceux qui savent », surtout quand on est malade et qu’on n’y comprend rien !

Entrer dans une sacristie de cathédrale un jour de grande fête liturgique ou d’ordination, - en plus si vous êtes au Vatican ou dans une grande ville catholique de rite grec melchite,- c’est se trouver dans les plus grandes coulisses imaginables : vêtements liturgiques de toutes tailles, formes et couleurs ; instruments de culte aux allures monstrueuses comme ces immenses encensoirs vus à Jérusalem (où je remplaçai « providentiellement » pour la veillée pascale un Mgr Capuci qu’on venait d’arrêter pour trafic d’armes !); souliers de satin rouge, anneaux d’améthystes violettes, pectoraux rutilants de perles et de saphirs. Pour peu que le patriarche soit de grande taille et doté d’une épaisse et longue barbe…vous voilà transporté dans les cathédrales du Kremlin, auprès d’Yvan le Terrible ou d’Alexandre Nevski, avec Sergueï Eisenstein comme cérémoniaire ! Le « tremendum et fascinosum » joue toujours sur les flancs découverts de angoisses existentielles ou les craintes non assumées de notre petite enfance !

Pilgrim Fathers du Mayflower, Hamish de Pensssylvanie, Sorcières de Salem pour un passé récent ; et pour un présent tout proche : Renouveau charismatique ou Communautés Nouvelles (aux noms évocateurs comme « Béatitudes, Emmanuel ou Chemin Neuf » ; il y avait même un « Lion de Juda »!); Grand Orient ou Grande Loge Nouvelle ; Mandarom et autres ashrams et centres bouddhiques aux noms ésotériques parce que relevant d’une langue étrangère….voilà des « groupements » qui à la fois « fascinent » (que peut-il bien s’y passer ?) et « font peur » (que manigancent-ils donc ?)... jusqu'au jour où explose un scandale (argent, sexe, subordination, trafic d'influence, minorités agissantes...) qui augmentera encore et la fascination et la peur !

Quand le secret demeure individuel, il relève d’une démarche personnelle, très consciente la plupart du temps :

  • rejet des « institutions établies » pour toutes sortes de raisons ;
  • cheminement très particulier, avec justifications qui ne valent que pour celui qui se justifie à ses propres yeux ;
  • méfiance (parfois/souvent obsessionnelle) contre toute tentative de récupération ;
  • attitude ordinaire farouche, toujours sur le qui vive, « écorché vif » : très souvent malheureuse ! ou du moins ne respirant pas la joie de vivre !

L’Expérience Mystique [EM]

Elle rejoint l’expérience la plus secrète s’il en est ;

  • relève de la plus fine pointe de la spiritualité
  • et finit par participer de l’espérance commune à la communauté toute entière

1 - L'EM se joue dans les constellations les plus archaïques qui nous relient au monde, mieux à la cosmogonie en général : il existe pour chacun d’entre nous une « explication implicite » du monde et de notre venue au monde, qui se nourrit

  • de ce que nous avons accumulé dans les circonvolutions de notre cerveau, quand nous étions amibe, poisson et scolopendre ;
  • des contes que nos berceuses nous ont chantonnés, ou des silences hurlants au fond desquels nous ont abandonnés leur négligence ;
  • de nos découvertes propres que notre curiosité et notre appétence ont glanées tout au long de nos initiations scolaire, professionnelle et existentielle.

Tout ce « çà » constitue un humus sur lequel a grandi, grandit encore et grandira toujours l’arc-en-ciel de nos représentations symboliques, qui pareront de couleurs variées notre expérience d’« être-au-monde », ou mieux selon Heidegger, notre expérience d’ « être-jeté-dans-le-monde » = in die Welt geworfen sein !

Tout être est mystique, ou a vocation d’être mystique, si la conjoncture le fait penser à sa « condition humaine », puis, l’opportunité se présentant, s’il s’adonne à ce sport épuisant qu’est la recherche du sens !

2 – L’EM peut être considérée comme l’apex de la démarche spirituelle parce qu’elle focalise dans l’expérience qu’elle constitue les énergies les plus subtiles et les élans les plus élémentaires du complexe cœur-esprit-âme (qu’ont fait éclater puis distingué, dans les chocs de leur rencontre, les cultures et les civilisations qui donnèrent le jour à l’homme occidental !)

Quel que soit le terme dont on se serve pour qualifier cette « haute tension » de l’être, cette dernière se caractérise par sa propension à relativiser par rapport à elle, tout ce qui n’est pas elle : donnant ainsi à celui/ceux qui en fait/font l’expérience un sentiment d’accomplissement total et de satisfaction globale, même si par ailleurs en pâtissent santé, famille, économie et statut social…Plus rien ne compte à ce stade d’identification avec « l’absolu, l’altérité, le bien, le beau, l’unique… » : toutes expressions que le balbutiement essaie d’exprimer.

3 – L’EM de l’individu ne peut laisser indifférente la Communauté, parce que de proche en proche et par contamination les choses s’apprennent. Le stylite, l’ermite, le moine, le reclus, - Siddartha, Antoine, Siméon, Benoît, Bodhidharma, Bernard, François, Chinul, Eseï, Thérèse, Jean, - ont beau « se cacher », s’éloigner, se retirer : ils sont bientôt rejoints par les foules, « troupeau sans berger », commente Jésus de Nazareth, assailli lui aussi de l’aube à la nuit.

LES QUESTIONS SONT DONC

  1. Qu’est-ce que vivre une spiritualité, assez intense pour que le sujet puisse se dire que c’est un fait ?

  2. Quelles sont les éventuelles retombées sociales d’une telle spiritualité, qui font qu’elle demande à être vécue en secret ou bien qu’elle supporte aisément le regard public ?

  3. L’exigence d’une initiation, le plus souvent secrète elle aussi :
    • relève-t-elle d’un « impératif catégorique », et si oui, de quel ordre ?
    • - d’une quelconque appréhension de malentendu, de mépris, de persécution… ET POURQUOI ?
    • - d’une décision d’anonymat, pour une plus grande liberté d’action, et quelle action ?

  4. Être minoritaire et agissant : n’est-ce pas un statut digne d’être envié ? Les Jésuites, les Francs-Maçons, l’Opus Dei, la Jet Society, tous les lobbies, etc.. : en faire partie, mais secrètement, donne en plus un sentiment de (toute) puissance et de (omni-) science quasi divin (omnipotens atque omnisciens) ;

  5. ubris, paranoïa : voilà des dérives constantes d’un secret qui se nourrirait de complexe de supériorité et de complot. Extraversion, exhibitionnisme : voilà d’autres dérives constantes d’une « spiritualité », - il faudrait dire ici d’une religiosité,- qui se nourrirait, elle, de rites et de démonstrations.

CONCLUSIONS

Entre l’Edit de Milan et la prise de Rome par les Vandales (313-476), Augustin d’Hiponne (354-430), - qui mourra d’ailleurs assiégé dans sa ville cathédrale par ces mêmes Vandales, qui franchirent le détroit de Gibraltar en 429- connut, pour avoir été l’adepte de plusieurs d’entre elles avant sa conversion au catholicisme,- une ½ douzaine de mouvements religieux et sectes (arianisme, manichéisme, donatisme, pélagianisme) ou philosophiques (stoïcisme, néo-platonisme). Il pratiqua toujours dans le secret, tant qu’il était en recherche, et que son intérêt n’entraînait pas son adhésion : qui ne connaît pas la vie d’Ambroise de Milan ignore tout de la violence urbaine que provoquait en permanence l’appartenance à des factions religieuses ennemies ! Augustin, à Milan, ne prit pas parti, étant un commis de l’Etat ! Mais dès qu’il bascula dans le catholicisme, - il avait 32 ans - après plus de dix ans d’hésitations malgré les objurgations de sa mère Monique, il ne put garder pour lui sa foi toute neuve ni son enthousiasme à la Polyeucte. Devenu, de plus, évêque d’Hiponne par acclamation, homme public à nouveau, il ne cessa de monter au créneau de toutes les réfutations et de toutes les polémiques, orales et écrites.

Le secret pour le secret est une coquetterie ou une manie et relève de l’insignifiance ou de la psychologie.

Le secret mystique par crainte de n’être pas compris, voire de choquer son prochain, renvoie à la pratique des vertus de prudence ou de charité.

Le secret mystérieux, pour légitime qu’il soit, ressort de l’ésotérisme et, partant, se voue lui-même au malentendu et à la suspicion.

Quant au secret de tous les trafics d’influence, de tous les montages d’affaires et de toutes les conjurations, ce n’est ni plus ni moins que du gangstérisme et relève pour autant du haut banditisme.

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