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Publication 2004

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Shin Momoyama

Les Pêchers du Regain

« Le Japon est irréversiblement engagé sur les voies de la culture occidentale, si bien qu'il ne lui reste qu'à avancer vaillamment, en laissant tomber ceux qui, tels des vieillards, sont incapables de suivre ; néanmoins dans la mesure où notre peau jamais ne changera de couleur, il faut nous résoudre à supporter éternellement des inconvénients que nous sommes les seuls à subir.»

TANIZAKI, Junichirô, Éloge de l'ombre, Trad. René Sieffert, POF, Paris 1993, p.102-103

Préambule

«... comme les grains de riz de l'anamnèse, les souvenirs aux souvenirs s'agglutinent... »
Vincent-Paul Toccoli

La station de Momoyama  « La Montagne des Pêchers », - où se dresse encore le château de la dynastie des Togukawa qui clôt la période entamée sous l'ère Muromachi . Après nous entrons dans le Japon « moderne »,- comme on définit « moderne » chez nous, la période qui commence avec Descartes !

Repartir au Japon, une troisième fois, pour rechercher quelles  relations existent, selon mon intuition et mon flair, entre la créativité moderne des Japonais, et le vieux shinto-bouddhisme que j'avais approfondi lors de mon dernier séjour en 2000 !

L'un des temples japonais les plus réputés pour ce genre d'exercices et tête de la 3e branche du bouddhisme zen japonais : la secte Obaku, les deux autres étant le Rinzaï et le Soto !

Je suis vraiment heureux que, de façon inopinée, ce séjour d'enquêtes, d'investigations et d'interviews à Tokyo, commence, près de Kyoto, par le silence et la beauté du Mampuku-ji, par une mini-retraite zen, dans cet hiver caractéristique de la presqu'île de Wakayama, où le froid sec et souvent accompagné de rafales cinglantes, parvient à peine à atténuer l'ardeur pourtant déjà affaiblie du soleil... même si, la nuit, il peut geler à pierre fendre, ce qui fut le cas !

Oui, je suis heureux de me plonger à nouveau dans les espaces harmonieux d'un multiple et vénérable monastère, aux arbres et à la végétation choisis, de cryptomères et de pins rares, d'espaliers et de restanques, où les beaux jours doivent voir rivaliser de couleur et de charme les essences acclimatées d'autres jardins entrevus par les moines lors de visites et de voyages...

Heureux, car enfin, de tous mes voyages, je ne me souviens d'aucun qui m'ait à ce point et constamment ravi, comblé et esthétiquement abasourdi ! Je n'y ai jamais rien rencontré : nature, monastères, villas, intérieurs, maisons... dont j'eusse pu dire que rien ne m'y attirât. Il s'agit de ce rien qui joue entre la lumière volontairement parcimonieuse de la vison nippone et l'ombre qu'il cultive et qui n'a pas pour but de celer quoi que ce soit, mais de donner aux choses, comme une patine pour l'oeil qui, ici,  ne poursuit pas la garde-à-vue  mais la trace stroboscopique...

...cette trace, ou ces traces, que je pense voir à chaque fois qu'un « produit » japonais me « tombe sous les yeux ou dans les oreilles » depuis bientôt quatre ans de retour sur la Côte !

De toutes parts, le génie japonais me rencontre, et chaque fois j'y retrouve à mon insu au début, plus consciemment et systématiquement depuis peu,...j'y retrouve, oui, la présence toujours verte du vieux shinto-bouddhisme chamano-animiste ! Tout mon travail sur le théâtre et le masque nô autour du jardin zen (voir mon livre : « L'oeil instantané, Editions Dô, Nice 2000 ») se met à remonter en enjambant le reste, comme en anamnèse les souvenirs aux souvenirs s'agglutinent. Et, dans cette semi - obscurité, ce clair-obscur, cette « obscure clarté » de la mémoire diffuse du vieux Yamato, de son Koki-ji et de l'antique répertoire Nô, je vois les nébuleuses où baignent ces déplacements entre les univers mentaux d'une nation vouée à la dérive technologico-cybernétique et trouvant sans le vouloir vraiment de nouvelles voies lactées pour l'esthète et l'artiste :

La création japonaise contemporaine
est-elle une tentative de réponse,
puisée dans l'inconscient collectif des « Fils des Dieux »,
aux impasses désormais trouées d'ornières
d'une certaine réussite technologique, commerciale et industrielle ?

PRÉFACE

« L'éternité quotidienne du vivant »

Si la vertu poétique japonaise est immuable, c'est qu'elle elle vit, au sens propre du terme, de l'air du temps, et aussi, et sans jeu de mots, du temps de l'air... L'âme poétique japonaise relève de l'éternité quotidienne du vivant, qui n'est qu'une autre façon de désigner l'impermanence de toutes choses ! « C'est leur chute rapide qui rend si émouvante la beauté des fleurs de cerisier, et plus précieuse leur éphémère jouissance » (J.Pezeu-Massabuau, Le Guide Bleu, p.117). Et dans la fleur du camélia, c'est la tête déjà tranchée du samouraï, et qui tombe, que projette l'imaginaire nippon, quand il contemple sa beauté...

Est poétique pour le japonais tout ce qui est doté d'un esprit kami, et qui se rencontre d'abord dans la nature. Le lieu le plus sensible semble en être l'arbre, tous les arbres et, avant tous les autres, les arbres traditionnels que sont par exemple le pin, le cyprès, le cerisier, le camélia, le cryptomère : les autres aussi ! Mais ceux-là ont l'avance archétypale de l'ancienneté, du passé, de l'héritage. J'ai appris qu'il existe au Japon des arbres faisant partie des Trésors Culturels du Patrimoine, au même titre qu'un monument historique chez nous : cela vaut aussi pour les hommes. Chez les Romains, c'était la colonne de marbre, droite et sans égale, jusqu'à l'orée des déserts, qui instituait la présence, la grandeur et la prétention de l'Urbs : on en a trouvé, encore debout, aux frontières du Sahara algérien à Tébessa,  ou au-delà du Tigre et de l'Euphrate, en territoire jadis parthe. Les Japonais, eux, ont hérité de leur grande inspiratrice, la Chine, que l'arbre est l'objet éminent de leur sens du beau !

Des pique-niques cérémoniels sous les cerisiers en fleurs à travers tout le pays, jusqu'aux déambulations nonchalantes et silencieuses sur le chemin des philosophes (le tetsugaku no michi) qui mène au Pavillon d'Argent (Ginkaku-ji) de Kyoto ; depuis les paysages marins d'Uwajima, décorés d'une guirlande de pins ébouriffés par le vent, jusqu'aux cryptomères géants, saisis par le charme puissant de la mystérieuse forêt d'Ise-shima ; du bonsaï choisi avec un soin jaloux pour habiter l'ombre douce et transparente du toko no ma, jusqu'au matsu, le pin élégant aux larges branches déployées au fond de la scène du Nô... l'arbre préside à l'émotion nippone comme la tête du serpent - naga veille sur celle de Siddhârta en quête de la bodhi...

C'est l'arbre : mais ce sont aussi les fleurs ! Celles des champs, celles des jardins d'agrément, celles que le kâdô (ikebana) transmute en compositions artificielles certes, mais toujours vivantes, et qui servent de substitut aux émotions trop fortes, en rejoignant le champ des communications non verbales. Et puis, il y a celles qu'on l'on peint et que l'on dessine (Ah, « Le Paravent des Iris » et « Les Glaïeuls » d'Ogata Korin, au Nezu de Tokyo ! Ah « Les Quatre Saisons » de Soami ! Ah « Les Fleurs et Oiseaux des Quatre saisons » de Kano Monobutu ! Ah « Les Travaux Agricoles » de Kano Yukinobu, dans le Daisen In du Daïtoku-ji de Kyoto).

L'arbre, la fleur : la montagne ! Antre primordiale des kami, et de la première d'entre eux, Amateratsu, la montagne, le yama / san, s'incarne, si l'on peut dire, avant toutes les autres, dans le Fuji Yama/San, rarement aperçu sans sa coiffe bleu cendre, et se retirant rapidement de la vue de « ceux d'en bas » ! Ce sont les yamabushi, les ascètes des montagnes, qui les parcourent en permanence, et que l'on voit traverser parfois les villes, en route vers la montagne suivante, mendiant quelque nourriture pour aller plus loin ! Il me plaît que le lieu où s'achève le processus historique de l'« esthétisation » du Japon, entamé à Kamakura, continué à Nara et à Heian (Kyoto), se réfère symboliquement à une montagne, « La Montagne des pêchers », Momoyama !

Cette vertu poétique intégralement liée à la nature comme à sa source de renouvellement perpétuel, on l'aura compris, ne s'applique pas seulement aux poèmes premiers « waka » ou « uta », qui donneront naissance  entre autres à l'ineffable haïku, ni aux insurpassables dits / « monogatari » du Genji , Konjaku ou Ugetsu ! Cette vertu particulière imprègne l'âme japonaise dans toutes ses appréhensions et expressions : non pas que l'arbre, la fleur et la montagne soient partout montrés représentativement, mais parce que l'émotion qu'ils ont suscitée et la disposition d'esprit que cette émotion rencontrait, se manifestent en permanence dans le sens esthétique de la nation sur tout le territoire des îles !

Prenez les arts du geste :

« Tombée de la branche
Une fleur y est retournée
C'était un papillon ! »
 Noritake Arakida (1473-1549)

Anthologie de la poésie classique japonaise, trad. G.Renondeau

C'est ensuite ce qui pourrait se nommer le « noyau d'ombre », qui se manifeste à la fois dans le coeur et la langue :

S'étonner. C'est peut-être la véritable disposition tempéramentale adéquate devant tant de paradoxe vécu avec la simplicité des évidences. Tout génie national peut se targuer d'être une certaine « coïncidentia oppositorum », une rencontre de contraires. Mais ici il y a plus. C'est le culte d'une rencontre telle qui, si elle se résolvait, supprimerait ipso facto la condition même de possibilité d'une telle conformation de l'esprit. En effet, c'est en même temps qu'on est ému par les fleurs de cerisier et leur chute prochaine : autrement dit, leur chute fait partie du plaisir éprouvé à les voir sur la branche ; sans leur chute inévitable et que l'on attend (souhaite ?) presque, la contemplation de ces fleurs n'aurait pas d'intérêt pour l'âme nipponne qui voit ces fleurs à la fois sur la branche et tombant de la branche ! Est-ce du simple sado-masochisme ? J'ai tendance à penser qu'il n'en est pas absent, et que pour autant qu'il en soit ainsi, il explique bien à mes yeux la capacité d'endurance douloureuse et triomphante, - à la fin, - qu'exigent ces épreuves apparemment superflues, sinon inutiles, auxquelles on se livre ici pour toutes sortes d'entreprises que l'on réglerait ailleurs beaucoup plus confortablement !

Coeur et intuition : sentir d'abord ! Considérer, réfléchir, cérébraliser après, et seulement s'il le faut ! Une phase durable d'« amae », sans verbalisation ni articulation. Le senti ! Le « Wir-Gefühl » germain ! Le sentiment d'appartenance, ensemble, à quelque chose d'indéfinissable qui, à la fois, effraie un peu et procure paradoxalement une certitude non fondée d'être en sécurité. « Unheimlich » qualifie exactement cette expérience : étrange (presque effrayante) et agréable (presque inévitable) : le volontaire en est absent, en japonais comme en allemand : cela s'impose comme tel, et laisse quelque peu rêveur et grisé ! La proie des excès, que les pulsions alors peuvent initialiser, amplifier à notre insu, et mener à des actes insoupçonnés ! Il y a de la drogue là-dedans, mais une drogue sécrétée par le sujet et l'objet, comme le mélange de deux substances, innocentes chacune pour soi, et nocivement détonnantes quand on les mêle ! Peut-être est-ce à cause de cela que l'on peut déceler aussi dans l'âme nipponne un goût volontiers de la violence pour la violence (en art et en littérature notamment, au théâtre avec le butoh) sous ses formes les plus intellectuelles : intellectuelles, certes, mais dans des descriptifs et des images qui ne craignent ni la souffrance donnée, ni la souffrance subie, ni l'horreur, ni l'innommable, ni l'insupportable ! Une scène, un espace, un laboratoire pour acting out et défoulement, comme on vomit quand trop, c'est trop !

Toutes ces contradictions de notre temps, mais qui étaient aussi celles des temps anciens, le mouvement dit « des petits théâtres »,- dont Kara Juro est le représentant le plus connu ,-  les illustre avec l'idée générale de retrouver une modernité vraiment japonaise, en puisant dans l'inépuisable réservoir de la gestuelle théâtrale du nô et du kabuki pour les exprimer : ils jouent sous la tente, dans des hangars, dehors même. Ils sont d'innombrables troupes, généralement pauvres et enthousiastes, à faire vivre cette authentique avant-garde, qui puise dans ses réserves du neuf et de l'ancien...

Un mot encore, car la chose est d'importance : j'ai dit le vieux shinto ! Qu'en reste-t-il en réalité et s'il en reste qu'est-il devenu ? Une après-midi délicieuse, passée en compagnie de Jean-Michel BUTEL,- de l'INALCO de Paris, en mission à la Maison Franco-Japonaise de Tokyo, et chercheur au Centre de Recherche et d'Étude de Documents Historiques et Folkloriques de l'Université de Kanagawa, à Yokohama, sur « une définition de l'amour selon des "divinités lieuses " campagnardes » -, a remis chez moi quelques pendules à l'heure ! Depuis sa rédaction en chinois des T'ang (8e s.), jusqu'à la restauration des Meïji (1867), le Koji-ki (la Bible, pour le Japonais) n'a pratiquement été lu par personne, à cause de son inaccessibilité linguistique ; jamais traduit en japonais, il a de fait constitué pendant douze siècles l'arche d'alliance inviolée d'un passé d'autant plus merveilleux que le recueil établi à la première venue du bouddhisme (7e s.), et en réaction contre lui d'ailleurs, fut mis au silence à la seconde venue du bouddhisme (13e s.). La phase shinto-bouddhiste qui devait voir le syncrétisme absolu des deux traditions religieuses fit long feu, et la phase finale, entamée en 1867, si elle mit au pas le bouddhisme des trois grandes sectes (Rinzaï, Soto et Obakusan Mampuku), elle institua un shintoïsme impérial, nationaliste, ritualiste et formaliste, qui était et est toujours bien loin des « merveilleuses » légendes que les compilateurs du Koji-ki avaient collationnées aux 7e et 8e siècles. Est-ce à dire que l'inconscient collectif n'aura pas été quand même imprégné quasi ontologiquement par ces traces ancestrales de la culture atavique ? Non, mais comme le soulignait Butel, l'urbanisation des années cinquante, subitement accélérée en 70 et définitive en 8O, - plus de 8O% des Japonais vivent en zone urbaine, et la seule Tokyo, aux statistiques de février 2002, rassemble plus de 12 millions d'habitants,-  a entraîné le déracinement mental d'une population dont la nostalgie en matière de nature, de vie campagnarde et d'antan, s'abreuve désormais dans les seules animations enchantées des productions des studios Ghibli (Mon ami Totoro, par exemple, de Hayao Miyazaki ). Butel continue : les Japonais ne reçoivent aucune formation catéchétique que ce soit ; ils ne connaissent ni leur passé lointain, ni exactement leur passé proche ; leur littérature scolastique ne mentionne pas les textes fondateurs de la nation, et malgré tout ce que peut produire l'École de Kyoto, ils n'ont pas de "philosophie", - invention occidentale, s'il en est-, parce que leur structure de pensée et d'appréhension du monde ne le leur permet pas, ou plus exactement les rend inaptes à imaginer quelque chose qui ressemble à ce qui est devenu chez nous 'la philosophie' ".

Voilà ce que voudrait explorer cette investigation tokyologique ! La modernité japonaise 2002 a des réserves d'inspiration pour encore mille et mille ans. Je pense malgré tout que le vieux shinto n'a pas dit son dernier mot : que ce soit dans les studios d'animation Ghibli de Kaganeï, où règne le maître visionnaire  Miyazaki ; dans les offices de couture d'Omotesando et de Ginza où s'imaginent sans interruption les apparences les plus dérangeantes ; dans les lieux les plus insoupçonnés où rêvent toutes sortes d' utopies des troupes comme Dump Type...la création monte avec le Soleil Levant : Amateratsu pourrait bien ressortir de la caverne !

CONCLUSION

"L'archipel des nostalgies à venir..."
Vincent-Paul Toccoli

Un entretien avec Pierre SOUYRI,- Professeur d'Histoire du Moyen-Âge japonais à l'INALCO et Directeur français à la Maison franco-japonaise de Tokyo - me laisse à la fois éclairé et désabusé : peut-être, dirait Tanizaki, parce que sur-éclairé : trop de lumière nuit à la clarté !
Notre échange portait sur la réalité, mieux sur la vivacité actuelle des pratiques traditionnelles qui ont formé 'l'âme japonaise' (et chacun sait que ce terme clignote comme un cliché) et sur la recevabilité ou la non recevabilité aujourd'hui du concept de japonéïté, de nipponité (autres clichés !), bref de cette irréductibilité qui ont fait florès du temps du Sabre et du Chrysanthème !
Pierre Souyri s'est montré d'emblée on ne peut plus sceptique : cérémonie du thé et voies diverses à base de zen ont été d'abord, d'une part, des pratiques de la bourgeoisie montante de Heïan, et, d'autre part comme une initialisation de moeurs profondément « révolutionnaires » pour le temps, puisqu'elles ne visaient rien moins qu'une espèce de « démocratisation » des relations avant la lettre, - cérémonie où chacun, quel que fût son rang, servait à son tour le thé aux autres, dans de petites « cases » rustiques où n'étaient plus arborés les attributs distinctifs de chacun, dans la mesure où on devait les abandonner sur le banc extérieur, avant de se glisser littéralement dans le minuscule salon de thé ! Cela, et tous les autres arts traditionnels n'ont plus , à l'heure actuelle, qu'une valeur folklorique, esthétique, récréative, mais ne peuvent plus avoir leur sens  de jadis, étant donné l'état et la forme de la société actuelle. Si « japoneïté » il y a, c'est celle de moeurs spécifiques, au même titre que les nôtres, le reste étant de l'exotisme, où peut-être un certain raffinement a été conservé, entretenu par une isolation archipélagique, - n'oublions pas que 'isolation' vient de 'isola', qui veut dire île, précisément ! Et cela est vrai, je suis en train d'en faire l'expérience : les mesures internes de réglementation des « choses » peuvent être ressenties comme et devenir effectivement une barrière pénible à franchir pour le non nippon.
Deux points : le coût des choses quotidiennes et le casse-tête du téléphone portable ou de l'accès à Internet avec un PC formaté hors du Japon, par exemple ! On pourrait conclure à une volonté délibérée (et légitime ?) de protectionnisme flagrant qui frise le rejet de toute autre différence !
Pierre Souyri n'y voit que l'exploitation d'un marché qui a envahi l'ensemble de la vie nationale depuis une quinzaine d'années, et il n'accorde à ces manifestations aucune valeur anthropologique spécifique, sinon celle du profit ! Pour lui, en dehors d'une certaine « politesse », - celle qui polit les moeurs comme la mer les galets,- les « affaires » de samouraï, de traditions, le retour au passé sont à considérer comme de véritables « restes » historiques, exploités de temps à autre par des groupes nationaux en proie à une recherche d'orientation ou à un prurit de nationalisme.
« Mais où peut-on donc trouver des gens habités encore par ce mode d'être dont la société moderne semble s'être dépouillée par le seul fait qu'elle s'est « modernisée » ? - Eh bien, allez derrière, dans les petites artères (la Maison Franco-Japonaise est située à Ebisu, dans le Shibuya-ku) : vous y rencontrerez des petites gens enjouées, souriantes et simples, à la gouaille communicative et accueillante. Le Japon de la japonéïté, il a toujours été là, et il y est encore : pour combien de temps !

À mon avis toutefois, une identité japonaise située par rapport à ses propres antécédents a pris cependant racine bien avant que la suprématie matérielle de l'Occident n'en  imposât une autre. Je vois comme un mythe du vieux Yamato, - ce pays de l'ancien Japon autour de Nara : celui de Kyoto, Ise, Koya, Uji...- en train d'enraciner et de nourrir le mythe du nouveau Japon. Si le marché économico-financier chancelle aujourd'hui (nous sommes le 13 février 2002) , - par manque de civil courage ? !

Le Japon

C'est de cet antagonisme que naît le malaise d'une ambiguïté fonctionnelle très sensible.

Eh bien si le cadavre du shinto bouge encore, où en ai-je surpris les derniers spasmes ? C'est délibérément que je ne suis entré dans aucun temple shinto : je tenais à la rencontrer, le cas échéant, chez des Japonais  vivants, et non pas assister aux cérémonies en papier glacé d'une religion laïque à la grecque de l'Athènes de Solon,  ou à la révolutionnaire française, style Robespierre et Déesse de la Raison sur la Place de la Concorde ! C'est pourquoi les 7 chapitres que j'ai consacrés à 7 aspects (retenus en fonction des opportunités) de la vie japonaise contemporaine, dans les champs où quelque chose m'a semblé avancer, se chercher, se trouver parfois et être reconnu aussi, bien que rarement  par « le reste du monde », ont décelé plus que des traces de ce formidable réservoir d'invention que peuvent constituer encore les cavernes abyssales des montagnes d'Amateratsu ! C'est un fond de commerce, dans tous les sens du terme :

  • Un hub d'échanges inconscients fondamentaux où fonctionnent des archétypes toujours vivaces, obscurs, luxuriants et effrayants à souhait, et susceptibles d'alimenter encore longtemps les peurs ataviques nippones et d'inventer les palliatifs correspondants ;
  • Un hub d'échanges commerciaux avec encore de beaux jours devant lui, parce que les créateurs, d'avant-garde ou non, tous ceux qui savent et sentent que le Japon a encore quelque chose à dire qui intéresse le monde, ne baissent pas les bras, pour cause d'insularité, de Pearl Harbour, de langue à 4 alphabets, de coût des transports et de toute communication en général ;
  • Ils sont conscients des trésors accumulés dans les couches primitives et les circonvolutions reptiliennes de leur cerveau ;
  • Ils sont conscients de leurs capacités « naturelles » à observer, à reproduire, à re-conditionner et synthétiser ce que d'autres ont trouvé et inventé ailleurs ;
  • Et ils ne se gênent pas pour s'y essayer, car ils se savent pas plus bêtes que d'autres, peut-être moins, et ils ont fini par le prouver...  ;
  • Il a peut-être fallu Hiroshima, il faudra peut-être encore une catastrophe, de type commercial et socio-économique cette fois, mais La Renaissance italienne et le Clacissisme français sont les résultats de processus militaro-économiques, eux aussi.

Qu'ai-je trouvé donc d'analogue, et qui m'a fait les retenir, entre :

Je peux dire, en théorisant, que 5 caractéristiques m'ont frappé, que j'ai détaillées en 3 spécifications chacune, ce qui donne, si on veut bien admettre la convention du métalangage, une vingtaine de notions autour desquelles mon kaléidoscope fabriquait ses constellations au cours de mes investigations :

  • déconstructivisme : analyse, décomposition, élémentarisation,
    - dans la mesure où d'abord, il y va toujours de la simplification et des unités de base ;
  • transformationisme : mutation, altération, « manipulation »,
    - dans le mesure où ce dépistage des unités de base permet d'agir sur la plus petite « cellule », de façon à transformer structuralement l'ensemble ;
  • téléologisme : détermination, connotation,  conditionnement,
    - dans la mesure où préside à toute entreprise créative une intention, une idée, une vision préalable, vers laquelle, avec ou sans dérive, le créateur veut avancer ;
  • re-créationisme : modélisation, invention, expérimentation,
    - dans la mesure où le  créateur veut « mettre au monde » un véritable « être » vivant d'une vie propre, et poursuivant une véritable carrière ;
  • anticipationisme : sur-réalisme, fiction, inductionnisme,
    - dans la mesure le créateur est un visionnaire, comme tout poète, et qu'il rêve déjà d'un monde « autre », quand ce n'est pas d'un « autre monde ».

Si maintenant on veut se servir de cet instrument descriptif, on peut passer en revue les 7 domaines étudiés, et, forts du contenu des développements précédents, essayer d'établir une grille ordonnée, indicative d'une distribution possible. (J'y ai trouvé personnellement quelques éclairages non négligeables sur les analogies entres ces arts étudiés). Ce qui donnerait :

Dé-Constructivisme Trans-formationisme Téléologisme Re-créationnisme Anticipationisme
Cuisine Elémentarisation Manipulation Conditionnement modélisation Sur-réalisme
Ombre/lumière Décomposition Mutation Connotation modélisation Fiction
Architecture Elémentarisation Altération Connotation invention Inductionnisme
Cinéma Analyse Manipulation Détermination modélisation Fiction
Multi media Décomposition Manipulation Conditionnement expérimentation Sur-réalisme
Butoh Décomposition Altération Connotation expérimentation Sur-réalisme
Zazen Elémentarisation Mutation Détermination expérimentation Inductionnisme

Je reconnais que tout cela peut paraître à la fois spécieux et inutile surtout  quand il manque l'exemple sous les sens. C'est pourquoi je ne retiendrais, avec le lecteur, que les 5 caractéristiques de base que j'attribue , de façon analogique aux 7 « oeuvres » considérées :

Dans chacun de ces domaines,
Et surtout quand j'ai eu la chance de voir fonctionner les créateurs  (les cuisiniers du Fucha-Ryori, le style du Maître Zen Suzuki, et le metteur en scène Butoh Akaji Maro),
et en ne me limitant qu'à eux,
(alors que ce que j'ai lu de Tanizaki, étudié sur plan de Toyo Ito, vu de la rétrospective de Mariko Mori, et analysé des films de Ghibli ...ne font que renforcer ces remarques)

Je peux dire que tous procèdent par cette déconstruction du réel, dans des unités telles que cette entreprise démonte entièrement la « chose » :

De même cette démarche délibérée de transformationisme : altérer pour respecter le plus profond de l'essence

Car il y a un but, une intention, un propos :

Ces créateurs m'ont en effet paru pratiquer le démiurgisme

Le futur enfin, et cette intuition qui fait proposer une, des visions virtuelles précisément, et qui

Voilà ce que j'ai trouvé dans ces recherches à Tokyo en cette fin d'hiver et ce printemps précoce...

Les pruniers de notre jardin étaient en fleurs. J'ai vu la neige à Obaku et vers Nagoya. Mais Tokyo n'a connu que le soleil : sauf un jour, un dimanche que je passai dans les musées et les expositions...

J'aimerais que ces films, ces danses et ses oeuvres multi media viennent nous rendre visite sur la Côte : je vais m'y employer avec tous ceux qui m'attendent et se réjouissent déjà de ces textes...

Tokyo - Hong Kong - Yvoy Le Pré
Février - Avril 2002 

ANNEXE

Deux secteurs ont échappé à mon investigation, mais ce ne fut pas de mon fait. La situation économique, plus exactement, l'inventivité des managers et entrepreneurs; d'autre part l'industrie/art/technologie de la mode. Rencontrer des patrons d'industrie japonais aurait relevé d'une enquête beaucoup plus spécifique, et qui aurait réclamé du temps et des moyens dont je ne disposerai vraisemblablement jamais. Quant à pénétrer l'univers forclos, secret, très spécifiquement fermé et jaloux de la mode ne m'a pas réussi, car je ne possédais aucune clé d'entrée, atout personnel ni capitaux !

C'est donc au retour que je me documentais par presse spécialisée interposée, à un moment d'autant plus privilégié, que les analyses économiques mondiales et les défilés de mode abondent au printemps !

Ainsi, il semble que de l'univers des entreprises surgissent de nouvelles forces : salariés, jeunes entrepreneurs ou grands patrons, on commence à rompre sérieusement avec l'immobilisme, et il naît quelques aventuriers qui se taillent leur propre route. En effet, dans une société où l'individu n'existe que par son appartenance à un groupe, oser se tailler une route personnelle fait figure de bravade. Ces hommes nouveaux ne veulent plus s'en remettre au bon vouloir des "jinjibu" (les directions du personnel qui décidaient de leur carrière. "Nous savons aujourd'hui que notre fonctionnement trop bureaucratique, ne marche plus, juge Mayasuki Abe, jeune manager d'une grande banque. Mais nous ne voulons pas d'un système, trop agressif à l'américaine". C'est là que quelque chose de nouveau est en train d'émerger.

Certains brisent un tabou : ils quittent leur employeur pour un job plus prometteur. Dans l'esprit des "salary men", la mobilité professionnelle est toujours vécue comme une prise de risque. Elle est aussi manque de loyauté, voire de traîtrise vis-à-vis de son ancien employeur. Pourtant ce qui fait ré-agir , c'est la conscience de plus éclairée qu'une carrière peut vite glisser vers un placard, "à côté de la fenêtre", selon l'expression japonaise consacrée. Bousculant ces mentalités, un individualisme d'une nouvelle sorte s'impose comme une réponse des "salary men" à la montée du chômage qui frôle désormais les 6%.

Comme tous les Japonais, Tsuneo avait toujours appris à rester "humble"... Il s'est inscrit depuis peu dans une des nombreuses nouvelles business schools de la capitale pour élargir son horizon professionnel. A Waseda, une des universités les plus prestigieuses, l'Institut des Etudes d'Asie-Pacifique forme 100 MBA chaque année. Leur motivation ? "Acquérir une autonomie dans leur vie professionnelle, comprendre les rouages de l'économie globale et s'armer d'un sens critique en entrepreneurial", déclarent d'une même voix Shuichi Matsuda, enthousiaste professeur de capital-risque et Toyohiko Narikawa, fondateur et président de l'institut (Waseda Seminar K.K.; tél :  81 3 3208 6640 en japonais; 81 3 3207 3374 en anglais ; www.w-seminar .co.jp). À ce jour, 54,7% des Japonais souhaitent changer de travail ou créer keur entreprise en 2001, d'après le quotidien Nikkei, soit 10 points de plus qu'en 1998. Reste que, en 1999, 81,5% des managers n'avaient connu qu'un seul employeur, selon l'Institut japonais du travail (contre 28,3% en Allemagne, et 18% aux Etats-Unis). Cette frilosité se retrouve d'ailleurs dans l'épargne, inévitablement : il y a 14 milliards de yens d'épargne dans le pays, mais peu sont investis dans les entreprises :  les Japonais ne semblent pas posséder naturellement les vertus du risque !

Cependant dans les grandes entreprises, les contrats d'objectifs, la promotion au mérité, par exemple, sont des initiatives par lesquelles le management se met à bousculer les traditions. En réalité pourtant peu de jeunes ont bouleversé leur attitude, regrette Toru Ogawa, DRH. Comme s'il manquait, dans l'ADN des Japonais, le chromosome du changement ! Pour le "Japan Inc.", longtemps bercée dans un rêve de croissance perpétuelle, l'heure de vérité a sonné. Devenir plus global, plus flexible, plus compétitif : tel est désormais le leitmotiv scandé aux "salary men" par leurs employeurs. Reste u'une succession d'obstacles ralentit le passage à l'acte." Pour les patrons, prôner le retour à la rentabilité les oblige à faire le ménage dans leur personnel et donc à rompre le contrat tacite de la sécurité de l'emploi juge Hirotaka Takeuchi, doyen de l'Ecole du management de l'université d'Hitosubachi. Ils ont peur d'être montrés du doigt comme des parias...Il faut réinventer un modèle qui nous ressemble", tout en prévenant que cette mutation prendra du temps.

"Depuis dix ans, le Japon change en profondeur mais de manière imperceptible. Le mouvement est analogue à celui des glaciers de montagne. Apparemment ils ne bougent pas, et pourtant ils se déplacent très lentement". Cette impression de Guy Faure (chercheur à l'Institut d'Asie Orientale) était partagée par l'ensemble des intervenants au Forum des économistes franco-japonais, réuni début mars 2002 au CEPII (entres d'Etudes Prospectives et d'Informations Internationales. "Le pays vit sa deuxième révolution, après celle de 1'ère Meiji en 1868, qui a permis à l'Archipel de passer de l'ère féodale à l'ère industrielle", estime Evelyne Dourille-Feer, (économiste au CEPII), en revenant sur les origines du marasme actuel.

Remise en cause de la notion d'égalitarisme dans l'accès à l'éducation, à l'emploi et à la protection sociale; et l'ouverture au monde ont fait naître un sentiment de "différentiation" dans la population et entraîné l'émergence d'un "Japon pluriel" (selon le sociologue Kazuhiko Yatabe). Cela s'est traduit par deux courants extrêmes : l'"american way of life" et l'apparition des SDF. Mais c'est la montée de la puissance des femmes qui s'affirme comme le facteur primordial du changement. Les femmes luttent contre l'inertie de leurs "collègues" masculins et peuvent être désormais chefs de service, tandis que chez les hommes aussi certains jeunes se mettent à diriger des équipes constituées de cadres plus âgés qu'eux. Sans oublier certainement le potentiel de recherche et d'innovation.

Un problème encore plus grave. Le scénario catastrophe pourrait être ce que les sociologues nomment la "stabilité dans le renoncement ou volonté de vaincre" (Denis Flouzat administrateur délégué à la Fondation de la Banque de France pour la recherche) : une crise des valeurs, entraînant une désaffection vis-à-vis du travail, de la famille, de la société. La jeunesse semble réagir dans ce sens !

Ainsi les jeunes et les femmes sont ou seront les catalyseurs d'une évolution possible et envisageable : à froid et en profondeur !

Ce qui apparaît à l'évidence et de plus en plus c'est que le Japon a besoin de rebelles compétents : pour être acteur du changement, il faut venir de la périphérie, pas de Todaï (l'ENA japonais) ou de la "caste paria" féminine ! Et il ne s'agit plus de former des banquiers et des consultants, mais de nourrir en formation neuve et originale ceux qui veulent faire changer leur entreprise de l'intérieur.

"Plus qu'un cataclysme imminent, c'est "la poursuite de la corrosion d'un système politico-économique achoppant sur une société en changement qui est le véritable risque encouru par le Japon",
écrit Richard KATZ, rédacteur en chef d'Oriental Economist Report
(cité par Philippe Pons, Le Monde, Sam 16 mars 2002, p.19 " Le Japon devant une "crise de mars".)

Le domaine de la mode, et du vêtement style en particulier, fut l'autre secteur que je ne pus couvrir de mon investigation : fermé, jaloux, "xénophobe" ! Je dirais donc seulement deux choses que j'ai pu observer. La première c'est les idées asiatiques et japonaises tout particulièrement pénètrent et "in-forment" (presque philosophiquement) les créations de la Côte Ouest des Etats-Unis, et l'autre, c'est que la nouvelle vague de Tokyo est sur la voie du prochain "Cool Look".

Formes simples, géométriques, mais les finitions sont toujours luxueuses : c'est la rencontre du passé merveilleux et du contemporain le plus avant-gardiste . La "vision", c'est de réaliser des vêtements à la fois "frais" et "sexy", d'origine et de les transposer dans un idiome "compréhensible" pour un "westerner". Traduction : l'inspiration vient de l'Est (de "notre" Est, à nous), mais la réalisation vise l'Ouest, c-a-d ce qu'ils veulent appeler avec nous, l'Occident ! C'(est par exemple les styles qui laissent de côté les structures de coupe au profit de la flamboyante profusion des couleurs : soies imprimées, et cols officiers, où s'ébat, stylisée, toute une animalerie de phénix, de hérons et de dragons. Le kimono est ainsi devenu la source d'une quantité infinie de variations, tant pour l'ampleur que pour la forme, rejetant le moule près du corps des traditionnelles tenues chinoises (telles les 27 merveilleuses robes que porte Mary Leung dans "In the mood for love" de Wong Kar-waï, Cannes 2001).

Le "shibori" : tissé et peint à la main, aux noeuds si nombreux au cm2, relève à la fois de la composition artistique et du prêt-à-porter, tellement cet art précisément s'est "vulgarisé" pour faire entrer la dimension esthétique dans le trivial du quotidien. L'ingéniosité de Yasuko, qui travaille à L.A., s'exerce sur des lots de kimonos anciens, parfois mangés au mites, qu'il reconstitue et re-conditionne en robe-sacs "haori", présentant à l'extérieur les motifs traditionnellement situés sur la doublure intérieure : ainsi même les trous de mites sont intégrés dans la nouvelle composition. Et paradoxalement, ces créations, à l'abord limite de l'esotérisme, se révèlent des produits élaborés, mais "portables sans vieillir" ! D'autres, du côté du Golden Gate Park, à San Francisco, telle Alaya, viennent d'un Centre de Zen, sortent des "tenues" inspirées des "kessaks" de méditation dont la caractéristique est à la fois la rigueur de coupe et le confort du port, sans dériver vers la sophistication et l'affectation profanatoire.

Il s'agit, en quelque sorte, de créer et de vendre des pièces d' "art fonctionnel" (functional art), dans lequel les technologies de fabrication jouent un rôle de plus en plus performant, en facilitant la réalisation des idées les plus folles s'inspirant des deux "Pacific rims" (les deux côtes du Pacifique).

Dans le trouble multidimensionnel de la vie quotidienne japonaise, tokyoïte en tout cas, il semble que la mode (Fashion ! Fashion !) soit le seul havre de sécurité : il y a une certaine obnubilation dans cette attitude mentale, et en même temps, elle est la condition sine qua non de l'invention permanente, que ce soit à Omotesendo, ou du côté de Ginza. Les jeunes designers pullulent dans de mini appartements transformés en ateliers de création : par exemple Hiroaki Ohya, 30 ans, désigné par Issey Miyake, comme "un génie, un pur génie", sorti du  Bunka Fukuso (école de désign de Tokyo), et des officines de Miyake. Ohya est fasciné par deux éblouissements : la pop culture et la haute technologie japonaises. Ses premières créations (un sweater en cachemire pour Sony Aibo, un chien robot, et l'Astroboy, un personnage de S.F. des années soixante, qui devint sa marque) firent connaître sa vision d'un monde en rose et clean; au ciel traversé d'hovercrafts silencieux et aux maisons ultra-fonctionnelle. Ses vêtements seront en conséquence drôles, dynamiques et "dramatic" (en prise avec la vie) : certaines de leurs pièces, par exemple, vont emprunter la forme symbolisée d'un computer ou d'une encyclopédie portable ! "La mode, déclare-t-il, devrait plus nous renvoyer au monde des contes et de l'imaginaire pour nous arracher au train-train quotidien !" Ce qu'il dessine conviendrait autant à la scène et à l'écran..."Je veux que mes créations dérangent... C'est à la rue de s'accommoder de mon art !"

Un autre, Yasuko Furuta, une femme, a forgé le mot "sans effort" (effortless) pour qualifier sa production :  elle laisse ses créations parler pour elles-mêmes. Après des études au Japon (Esmode Japan), elle est vite venue à Paris pour presque 3 ans d'études complémentaires. Son label "Toga" sortit en 1997 : simplicité et détente. "Relax and Beauty": vêtement qu'on peut accrocher au dos de sa chaise et aussi porter en privé.

Akira Minigawa s'intéresse au style "mina" ("jeune fille") : une inspiration scandinave (le monde de Pippi Longues Chaussettes et des emballages de bonbons !). Il utilise habituellement plus de 230 sortes de textiles ! Les jeunes Japonaises en sont immédiatement tombées amoureuses "folles" : " Il y a là-dedans tout ce que j'aime au Japon... Cela vous éduque à l'art japonais. On y trouve des liens avec l'"ukiyoye" (modèles d'impression en bois) et beaucoup d'autres choses : ce qui est "mina" procure la même sensation, mais en plus moderne..." Enfin, voici Masahiro Tobita, aux designs opiniâtrement japonais : lignes simples et fragiles, imprimées avec des détails époustouflants, comme ce bouton de chemise en forme de rayon de miel surmonté d'une abeille sculptée ! De façon générale (ils sort du Département Teinture de la Tama Arts University), il colore plus qu'il ne dessine. Ainsi sa dernière collection est "bleue", inspirée de La French Riviera des années soixante : on y voit des motifs romantiques de bateaux, de vagues et de petits nuages, dans toutes les teintes de bleu !

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